02 août 2008

La concentration est un état difficile à atteindre au sein de mon foyer. Ainsi, ce matin, alors que je m’installe en ce coin de table, une nommée Delia Derbyshire gémit dans les hauts-parleurs. Ma parole, on se croirait dans un vrai film porno ! J. vient de me montrer le livret de ce disque du groupe White Noise qui proposait, à la fin des années 60, un mélange de psychédélisme et bidouillages électroniques. C’est un rien étrange, mais intéressant.




J’ai décidément du mal à écrire tous les jours. On se demande bien pourquoi… Pourtant, mon cahier me plaît, et je l’emporte partout avec moi. Au cas où. J’ai fait un bon choix. Le papier à petits carreaux guide bien mon écriture chaotique et m’évite l’angoisse de la page blanche ! Sa couverture rigide taille A4, aimantée sur le revers du côté droit du cahier, se prend bien en main, et j’aime tout particulièrement son graphisme, qui imite une page de journal japonais, sur un fonds sépia. Je suis contente de mon achat.
Bon. La maison est plus calme maintenant, et j’ai encore deux heures devant moi avant que nous ne partions au cinéma. Reprenons donc le fil de cette semaine de reprise.


Vendredi 25 juillet 2008

Les vacance en sont à leurs derniers jours. Je propose à A., la sœur de J., de partir en vadrouille avec moi dans Paris. Nous nous donnons rendez-vous au pied de l’escalier du Jeu de Paume, face à la place de la Concorde. Evidemment, je me trompe de ligne de métro, et j’arrive à Opéra. Je décide de ne pas passer par la rue Saint Honoré, plus pratique pourtant, mais d’emprunter les arcades, pour regarder les vitrines des libraires, et observer les touristes. Finalement, je ne suis que peu en retard.
Notre destination : l’exposition Richard Avedon : photographies 1946-2004. Après moultes bavardages dans un café du coin (et ricanements compulsifs face à la dégaine de la faune locale… genre Paris Hilton au rabais, avec robe tunique, bronzage cuit à point et Manolo casse-gueules), nous finissons par arrêter de tourner autour du pot, et entrons dans la galerie.
Je ne m’attendais pas à ce qu’ils aient compartimenté la première salle, si vaste et dépouillée d’ordinaire. La dernière fois que j’y suis venue, il y a des lustres, c’était pour voir les œuvres de Cindy Sherman, et cette salle magnifiait ses immenses portraits de femmes heurtées. Pour l’heure, je pénètre un autre univers. Celui d’un photographe qui s’est peu à peu émancipé des contraintes de la photographie de mode (qu’il a révolutionné en faisant sortir les mannequins des studios, en les photographiant dans la rue et en introduisant du dynamisme dans ses dispositifs) pour aboutir à une œuvre de plus en plus personnelle, hors de tout canon de beauté. Ses photos me fascinent. Les cartels m’apprennent qu’Avedon établit une relation de confiance avec son modèle, qui leur permet de réfléchir ensemble à la pose, à la tenue et à l’ambiance adéquates. Le tout sur un fonds uni, de toile blanche tendue. Le portrait d’Anna Magnani, exposé parmi d’autres photographies de stars de cinéma (dont Marilyn, magnifique de fragilité), me revient en mémoire. Elle a les yeux brouillés, et semble malade. Et tellement triste. Prématurément vieillie. Apparemment, elle venait juste de se lever quand il a pris cette photographie.




Vers la fin de l’exposition, est exposée une série de portraits passionnante, In the american west (1985), radiographie des oubliés du rêve américain, toujours hors champs. Au fil des dernière salles, en une sorte de jeu de piste, nous suivons les traits du visage de paysans, ouvriers, serveuses de bar, etc. Voici la photographie qu’on voit partout en ce moment et qui m’a donné envie de venir voir cette exposition. Fascinante jeune fille, trop vite poussée.



Sandra Bennett, twelve years old, Rocky Ford, Colorado, 1980


En sortant du Jeu de Paume, nous retrouvons J., et poursuivons notre ballade.
Une pensée pour maman. Son anniversaire aujourd’hui. 56 ans jamais advenus. Une rose dans la Seine.
Puis nous rejoignons, par un crochet boulevard Saint Germain (je ne me rappelle plus bien l’itinéraire), le restaurant de chez Mai. Si difficile à trouver. La vieille dame, très réservée, est là, fidèle au poste, au fond de sa petite boutique sombre. La porte est ouverte, sinon je serais peut-être encore une fois passée devant sans la retrouver. Il faut dire… Une porte, une fenêtre quasiment obstruée, une panneau décrépi, rien n’est fait pour attirer l’œil du chaland qui, je l’ai observé par la suite dans l’embrasure de la porte, entre dans le boui-boui clinquant de gauche, ou de droite, mais jamais chez notre hôtesse. Comme toujours, nous mangeons et buvons bien, avant de courir à Actions Ecole voir Holiday.


Samedi 26 août 2008


Nous sortons tard et retournons à Actions Ecole voir La mouche (David Cronenberg, 1987, avec Jeff Goldblum, Geena Davis). Je crois que l’ouvreuse nous a reconnus. Si on continue à ce rythme, elle va finir par nous proposer de dresser une tente dans l’entrée !
Je n’avais jamais vu ce film, qui nous fait une forte impression. Je suis au bord de la nausée. A la sortie du cinéma, je mets un certain temps à me réhabituer à la chaleur et au vacarme ambiants, après ce huit-clos horrifique.




Nous rejoignons le quai de Seine, traversons devant Notre-Dame et plongeons dans le Marais pour un ravitaillement express Chez Marianne, et un petit verre dans un bistrot. Puis nous longeons un peu Paris plage, histoire de se marrer, et approchons du concert Fnac Indétendances. Les Bellrays jouent déjà. Un groupe que nous avons vu l’an dernier à la Maroquinerie.




Nous avions été impressionnés par le contraste entre le chant soul de la chanteuse black et le son furieux du guitariste en chef. Mais là, c’est le flop. Le son se fait plus gras, la magie n’y est plus. Mais bon, ceux qui ne connaissent pas le groupe sont contents, c’est déjà ça. Nous partons avant la fin, au début des rappels, et accélérons le pas quand nous nous rendons compte qu’ils n’ont rien trouvé de mieux à jouer que Highway to hell. D’accord, c’est un classique. Mais tout de même, ils auraient pu jouer une de leurs morceaux, que diable !


Dimanche 27 juillet 2008


Nous bullons. Je commence à être sacrément paniquée. Demain, je retourne bosser. Stress, monceau de travail à élaguer au mois d’août.
En début de soirée, nous regardons à la télé Jack l’éventreur (Robert S. Baker, 1958, avec Lee Patterson, Eddie Byrne), film contemporain de ceux de la Hammer. Pas un film inoubliable, mais il structure tout de même mon imaginaire, en explorant une des pistes de l’enquête : Jack y est un médecin qui trucide des prostituées qu’il estime responsables du suicide de son fils.




Comme je n’arrive pas à dormir, je finis Eternelle route 66 (M. S. Chabres, J. P. Naddeo), qui me donne envie de lire Sur la route et Les raisins de la colère, qui m’attendent depuis fort longtemps sur mes rayonnages.





Lundi 28 juillet 2008


Travail (bonne nouvelle pour une collègue, recotation). Finalement, je n’ai pas tant de mal que ça à reprendre le fil de ma vie laborieuse. La bibliothèque est presque vide, le travail avance, je me sens bien.
Avant de rentrer à la maison, je passe par le Quartier latin. J’ai le choix entre plusieurs séances : Aguirre au Champo, un japonais au Reflet, ou L’affaire Thomas Crown (Norman Jewison, 1968, avec Steve MacQueen, Faye Dunaway et Jack Weston) à la Filmothèque du Quartier latin. Je ne suis jamais allée dans ce cinéma, aussi, sirotant mon jus d’abricot au comptoir du Sorbon, avec la dégaine d’un vieux briscard, je choisis ce dernier film in extremis. La salle ne me déçoit pas. Elle a été restaurée avec goût. Le film passe dans la Salle rouge. De fait, ses murs sont d’un beau rouge intense, avec des lampes murales florales art déco. Un lieu raffiné, dont la restauration ne nuit pas à la beauté. Le film, lui, est un pur produit de son époque. J’aime bien l’utilisation, au début du film, de cadres mobiles qui subdivisent l’action en plusieurs scènes simultanées (procédé utilisé dans Ocean’s eleven, sur un sujet comparable, si je ne m’abuse). Un film qui se laisse regarder, sur la richesse, l’ennui, et la manière dont on peut diminuer l’un en augmentant l’autre.




Le soir, je m’affale devant la télé, où passe Le corps de mon ennemi (Henri Verneuil, 1976, avec Jean-Paul Belmondo, Bernard Blier, Marie-France Pisier). Bof.






Mardi 29 juillet 2008

Après une journée de travail un peu plus fatigante (recotation, jusqu’à plus soif), je rentre à la maison directement et, après le dîner, nous entreprenons de regarder Summer of the 70’s. Mais nous renonçons rapidement. Le film a vraiment l’air très ennuyeux. Toutefois, afin de rester dans la thématique de la soirée, les roadmovies, nous nous replions sur le dvd de Point limite zero (Richard C. Sarafian, 1971, avec Barry Newman, Cleavon Little, Dean Jagger).





Il ne s’y passe absolument rien, mais je reste dans l’ambiance route 66, et ça me plaît bien. D’autant que je garde en mémoire le clin d’œil hilarant que fait Tarantino à ce film dans Boulevard de la mort.





Mercredi 30 juillet 2008

Travail (4 heures de réunion, bla bla bla, recotation et service public). Fatigue. RAS.


Jeudi 31 août 2008


Je quitte le travail à 16 heures. Il fait trop chaud pour entreprendre quoi que ce soit d’autre qu’une séance de cinéma, et je vais au Max Linder assister à ma séance rituelle : à chaque fois que leur affiche change, je vais voir ce qu’ils jouent. Cette semaine, c’est Wall-e (Andrew Stanton, 2008). Les robots sont charmants, et la vision des humains obèses dépendants à leurs technologies, critique à peine déguisée de la société américaine, me fait bien marrer.




Le soir, nous regardons La fureur de vivre (Nicholas Ray, 1955, avec James Dean et Natalie Wood), que j’ai déjà vu il y a des années, mais que je regarde à l’aulne de ma culture d’adulte et de ma (re)vision récente de West side story.






Vendredi 1er août 2008


En milieu de journée, je commence à me sentir mal, et c’est parti pour la ballade chez le docteur, à la pharmacie, etc. Ouf ! Me voilà chez moi. Je n’en ai pas bougé depuis.
Je finis la bande dessinée La ligue des gentlemen extraordinaires (Alan Moore, Kevin O’Neill), et je me rends compte que je l’avais déjà lue.





Je n’ai toujours pas fini L’affaire N’Gustro (Jean-Patrick Manchette), commencé le week-end dernier, et que je ne lis, pour l’instant, que dans les transports. Par ailleurs, le soir, je lis Aki Kaurismaki (Peter Von Bagh).

26 juillet 2008

Il fait déjà chaud. J'entends vaguement, par les fenêtres ouvertes, la voix du barman qui sermonne ses enfants dans l'arrière-cour de l'immeuble. Installée à la table du salon, j'essaie de me concentrer suffisamment pour commencer honorablement ce journal, mais c'est tout de même un peu difficile. Le ronronnement du ventilateur tout proche, et puis mon petit homme qui s'évertue, on se demande pourquoi, un samedi, à se raser les trois poils qu'il a sur le menton... Tiens, d'ailleurs, comment vais-je l'appeler en ces pages ? Je le sollicite, il grogne un vague je sais pas. Plaisamment, je lui suggère Raymond. Il me répond, le sourire en coin, Raymond la saucisse. Bon, peut-être pas, là. Kawai traverse le salon en hurlant et en crachant, un Barnay hilare collé à ses basques. Pas croyable, ce chat. Il la ramenait moins, cette nuit, quand il est rentré at home trempé comme une soupe, sous une averse cataclysmique. Il était bien content que sa mémère (genre moi) l'accueille chaleureusement avec une bonne grosse serviette éponge toute douce. Et vas-y que j'te ronronne ! Tout ça pour en arriver, quelques heures plus tard, à venir emmerder ma petite Kawai, qui voulait juste humer l'air frais sur le pas de la porte. Bon, trève de discussion chatesque, sinon j'ai pas encore fini ce soir.
Donc, après mûre réflexion, hum, je crois bien que Raymond la saucisse ne conviendra pas au lascard. Finalement, jouons la carte de la simplicité. J., c'est pas mal.
Le calme est enfin revenu. Plus de rasoir électrique, plus de bagarres à chats. Je vais enfin pouvoir penser. A ce que j'ai envie d'écrire dans ce journal, à ma vie qui s'écoule peut-être trop vite, sans que j'aie le temps de m'asseoir, et de la remâcher un peu. Ce journal pourrait bien devenir mon remâchoir. Pas au sens négatif, mais au sens constructif du terme. Un lieu où je peux faire le point et planifier. Planifier... C'est si important pour mon équilibre personnel. Et puis garder des traces, de mes émotions, des livres que je lis, des films que je vois... Comme Manchette dans son journal.
Je vais donc commencer par là aujourd'hui, en ces derniers jours de congès. Avec un point sur mes "pratiques culturelles" vacancières.


LIVRES ET DVD EMPRUNTES

A la "bibliothèque-où-je-travaille" (penser à toujours lui donner ce nom)

Du premier cri au dernier râle (André S. Labarthe)
L'Encyclopédie du merveilleux. Des peuples de l'ombre (Edouard Brasey)
Serge Daney : itinéraire d'un ciné-fils (propos recueillis par Régis Debray)
Harry Potter : les raisons d'un succès (Isabelle Smadja)
De Melmoth à Dracula : essai (Claude Fierobe)
La conscience (Philippe Cabestan)
Terence Fisher (Stéphane Bourgoin)
La connaissance de la vie (Georges Canguilhem)
Nosferatu (M. Bouvier, J.-L. Leutrat)
A rebours (Huysmans)
Peter Pan dans les jardins de Kensington (James Matthew Barrie, illustrations d'Arthur Rackham)
Satori à Paris (Jack Kerouac)
La Métaphysique de Star Trek (Richard Hanley)
Ze craignos monsters : le retour (Jean-Pierre Putters)
La Ligue des gentlemen extraordinaires (Alan Moore, Kevin O'Neill)
Laterna magica (Ingmar Bergman)
Qu'est-ce que le cinéma ? (André Bazin)
Histoire des Balkans : XIVe-XXe siècles (Goerges Castellan)
Percy et Mary Shelley : un couple maudit (Anne Richter)
La Rampe (Serge Daney)
André Bazin : généalogies d'une théorie (Jean Ungaro)
André Bazin (Dudley Andrew)
La Maison cinéma et le monde. 1. Le Temps des Cahiers : 1962-1981 (Serge Daney)
Cinéma bis : 50 ans de cinéma de quartier (Laurent Aknin)
Goth : le romantisme noir de Baudelaire à Marilyn Manson (dir. Patrick Eudeline)
Antimanuel de philosophie (Michel Onfray)
DVD : Intégrale de la série Twin peaks (David Lynch)
Et d'autres DVD (pour le travail), pas besoin de préciser.

A la bibliothèque de Montreuil

Le Triboulet : cinq rencontres avec André S. Labarthe
DVD : Freedom now ! : filmer la musique aujourd'hui (carte blanche à 6 réalisateurs)

A la bibliothèque de Bagnolet


Temps noir : la revue des littératures policières, n° 11. Manchette
Aki Kaurismaki (Peter Von Bagh)
Ruminations (Frederik Peeters)
L'Enlacement (François Emmanuel)
Fin décembre (Marianne Ratier)
L'Eléphant (Isabelle Pralong)
Le Gros lot (Nicola Witko)
Eternelle Route 66 : au coeur de l'Amérique (Marie-Sophie Chabres, Jean-Paul Naddeo)
Vidéos :
A l'abordage ! (Michel Viotte)
La Baie sanglante (Mario Bava, VHS)
Baron vampyr (Mario Bava) : ne marche pas !!!
L'Equipée sauvage (Laslo Benedek) : ne marche pas non plus !!
Coffret Amos Gitaï (Esther, Berlin Jerusalem, Golem, l'esprit de l'exil)
Still life (Jia Zhang Ke)
Les Chimères des Svankmajer (Bertrand Schmitt, Michel Leclerc)


LIVRES ACHETES

Art press, n° 346 (juin 2008), contenant un article sur Labarthe.
Chroniques (Jean-Patrick Manchette)
L'Affaire N'Gustro (Jean-Patrick Manchette)
Tout un programme : catalogue des films Ecole et cinéma (Les Enfants de cinéma)
Cahiers du cinéma, n° 117 (mars 1961), contenant un article de Labarthe sur Orson Welles.
The Lure of the vampire : gender, fiction and fandom from Bram Stoker to Buffy (Milly Williamson)
Sex and the city (Candace Bushnell)
Great horror stories (chez Bounty Books)


LIVRES LUS


Fin décembre (Marianne Ratier)
L'Eléphant (Isabelle Pralong)
Deux sensibles bandes dessinées, conseillées par une amie très chère, sur le deuil... J'ai pleuré en les lisant.

L'ABCdaire des Bruegel (collectif).
Un de mes cadeaux de Noël, clin d'oeil de J. à notre voyage à Bruxelles.

Goth (Patrick Eudeline).
Très éclairant, ce livre m'a permis de mettre en contexte le rock gothique, dans lequel je me suis plongée cette année, et d'articuler entre elles des oeuvres littéraires et cinématographiques connues, qui entrent en cohérence si on les aborde à partir d'une histoire globalisante de la culture gothique.

Sex and the city (Candace Bushnell).
Une fois n'est pas coutume, j'ai acheté ce livre dans un hypermarché breton, alors que nous venions nous ravitailler en vélo, depuis le camping où nous séjournions, près de Plancouët. Un livre sans intérêt, même pour la fan de la série que je suis, lu à la lueur de ma lampe frontale, au creux de mon sac de couchage high tech. Décidément, j'adopte cette lampe, qui m'a permis, depuis, de passer d'agréables fins de soirée sans gêner qui que ce soit, humain ou félin.

Le Gros lot (Nicola Witko)
Une bande dessinée où l'on apprend que l'excès de chance peut mener à la déveine la plus totale, et tiens, c'est marrant, ça me rappelle étrangement le destin d'un des naufragés de la série Lost.

Journal : 1966-1974 (Jean-Patrick Manchette)
Ma lecture de l'été (piquée à J., qui l'avait emprunté pour le voyage). Ce livre m'a donné envie de me lancer dans la présente entreprise.

O dingos, ô châteaux ! (Jean-Patrick Manchette).
J. dispose quasiment des oeuvres complètes de Manchette sur ses rayonnages. Je commence par lire un des livres élaborés par Manchette pendant la période couverte par son journal. Ce roman s'avère nerveux, une alternance de descriptions et de scènes d'une violence inouïe, où on ne connaît pas les sentiments des personnages, où nous avons seulement accès à leur comportement. Finalement, sous la plume de Manchette, ce ne sont que des rats de laboratoire. On les regarde interagir, en attendant le moment où ils vont se dévorer. Il s'agit pourtant d'un roman très sensible. Aux paysages, aux corps, à la moindre petite parcelle de réalité. Je me sens décidément bien en la compagnie de cet auteur.


FILMS VUS

Sur DVD


La Baie sanglante (Mario Bava, 1971)
Ce film a inspiré Vendredi 13, notamment pour la scène où un couple benoîtement en train de baiser se fait transpercer avec une flèche. Penser à voir Vendredi 13, enfin, essayer. L'esthétique 70's me fait bien marrer, et la manière dont les personnages passent de vie à trépas aussi. Sans plus, cependant.

A l'abordage ! (Michel Viotte)
Un documentaire très court, qui a l'intérêt de mettre en avant les temps forts de l'histoire des films de pirate. Ne m'a pas appris grand chose.

La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara, 1956, avec Jean Gabin, Bourvil, Louis de Funès)
Etonnamment, je ne l'avais jamais vu en entier. Je crois que cette histoire de jambon me rebutait. Néammoins, une fois cet a priori de départ dépassé, je passais un agréable moment.

L'Invasion des profanateurs de sépultures (Don Siegel, 1956, avec Kevin McCarthy, Dana Wynter)
Un film sorti la même année que La Traversée de Paris ! Il y a décidément un fossé vertigineux entre le cinéma américain et le cinéma français. Sinon, je n'ai jamais vu un titre aussi mal traduit. Le VRAI titre du film, Invasion of the body snatchers, est beaucoup plus parlant. A voit absolument. Rien que pour la trouvaille de ces clones végétaux qui prennent peu à peu l'apparence de leurs modèles, pour finalement les supplanter. Tiens, d'ailleurs, une question... Que font-ils des corps originaux ???


A la télévision


Patrouille en mer (John Ford, 1938, avec Richard Greene, Nancy Kelly)
Bof.

L'Effrontée (Claude Miller, 1985, avec Charlotte Gainsbourg, Bernadette Lafont, Jean-Claude Brialy)
J'avais vu il y a quelques mois la deuxième moitié de ce film, qui m'avais singulièrement émue. Je devais absolument le voir en entier. C'est chose faite.

Shaft (Gordon Parks, 1971, avec Richard Rountree)
Non, non, non, ce n'est pas un navet ! Je trouve que le portrait que ce film dresse de Harlem dans les années 70 sonne très juste. Penser, tous les mardi, cet été, à regarder Summmer of the 70's sur Arte.

Mr Brown (Philippe Manoeuvre, Philip Priestley, 2008)
Un documentaire instructif, sans plus. Et la voix de Manoeuvre, à la limite de la scie musicale, a vraiment le don de me taper sur les nerfs.

Guet-apens (Sam Peckinpah, 1972, avec Steve McQueen, Ali Mac Graw)
Je me suis rendue compte que je l'avais déjà vu quand le méchant se tape une texanne vulgaire devant son mari pris en otage. Fun. Violent à souhait. Mais le montage est vraiment trop rapide.

Le Prisonnier d'Alcatraz (John Frankenheimer, 1962, avec Burt Lancaster, Karl Malden)
Ce film (à ne pas confondre avec L'Evadé d'Alcatraz de Don Siegel) dénonce les conditions de détention aux Etats-Unis, et la philosophie qu'elles dévoilent. La prison comme anihilation des personnalités, brisées dans le conformisme. J'ai été très émue par le personnage joué par Lancaster, qu'on voit évoluer sur 50 ans. Condamné à l'isolement à perpète, suite à deux meurtres, il va redonner un sens à sa vie le jour où il sauve un jeune oisillon tombé du nid. A voir.

Au cinéma


REFLET MEDICIS

Nouvelle donne (Joachim Trier, 2008, avec Espen Klouman Høiner, Anders Danielsen Lie, Viktoria Winge)
Effectivement, c'est un bon film.

MAX LINDER

Valse avec Bachir
(Ari Folman, 2008)
Comme je m'y attendais, je me suis pris une sacrée claque. Le narrateur/réalisateur qui, jeune soldat israëlien, se trouvait tout près cette nuit-là, a occulté ce qu'il aurait pu voir du massacre de Sabra et Chalila et cherche, des années après, à reconstituer le puzzle de sa mémoire défaillante. Le mélange de fiction et de documentaire, l'utilisation du dessin animé et de ses possibilités servent cette enquête qui télescope témoignages enregistrés puis dessinés et scènes oniriques, véritables fenêtres sur la conscience troublée de Folman. En sortant du cinéma, je marche lentement, tous mes gestes sont lourds.

CINEMATHEQUE FRANCAISE

Le Voyage fantastique (Richard Fleischer, 1965, avec Stephen Boyd, Raquel Welch, Donald Pleasence)
Psychédélisme, quand tu nous tiens ! Les "paysages" corporels sont de toute beauté.

Centre terre, septième continent (Kevin Connor, 1976, avec Peter Cushing, Caroline Munro, Cy Grant)
Visiblement, un des derniers films de Cushing, où il surjoue, pour nous plus grand plaisir, le scientifique anglais façon Jules Verne. Aristocratique, un rien étourdi, marrant, quoi. Un moment d'anthologie : sa réplique "I can not be hypnotised : I'm english !". Tordant. Et puis, chose étonnante, une claire allusion homosexuelle. Alors que le héros viril se bat avec celui qui deviendra son adjuvant, ils roulent jusque dans une grotte où vivent des plantes carnivores géantes tentaculaires, ressemblant étrangement à d'énormes vagins, lippus, rouges et ornés de poils sombres. Les deux compères ne se rendent compte de rien, trop occupés qu'ils sont par leur corps à corps échevelé, jusqu'à ce que l'adjuvant soit attiré par les tentacules vers un vagin menaçant. Ni une ni deux, notre héros se retourne contre la dite créature et la trucide. On est quand même mieux entre hommes ! Je me marre, la salle résonne de mes rires.

ACTIONS ECOLE

Frankenstein (James Whale, 1931, avec Boris Karloff, Colin Clive, Mae Clarke)
Ce film est fidèle au roman, qui montre la fragilité du monstre, rejeté par la société. Karloff lui apporte une grande sensibilité. On a l'impression d'observer un jeune enfant coincé dans le corps d'un géant. Il porte toujours les main en avant, comme s'il voulait être consolé. Ou tout saisir, pour satisfaire ses besoins élémentaires.

La Fiancée de Frankestein (James Whale, 1938, avec Boris Karloff, Colin Clive, Valerie Hobson, Elsa Lanchester)
Cette suite montre un changement dans la vision du cinéaste, qui a souhaité un décor résolument plus gothique. Dans le premier film, le château de Frankenstein n'était rien d'autre qu'une grosse maison bavaroise, et devient ici réellement un château, avec force ogives et couloirs sombres.
Je note aussi une grande parenté entre cette belle fiancée et la robote de Metropolis de Fritz Lang. Vérifions sa date. 1927. 10 ans avant. Whale devait connaître ce film.

Holiday (George Cukor, 1938, avec Katharine Hepburn, Cary Grant, Doris Nolan)
Je me suis rendue compte dès les premiers instants, quand Cary Grant tambourine à la porte de ses amis, que je l'avais déjà vu. Tant pis, c'est un tel délice ! Le couple Hepburn / Grant fonctionne à merveille, et j'apprécie tout particulièrement la critique, féroce, du american way of life que sous-tend ce film. Le mythe du self made man est mis à mal, dévoilant ce qu'il ne cache pas, le culte de l'argent. L'"héroïne" en arrive ainsi à dire, sans plaisanter, à un Cary Grant médusé : qu'y a-t-il de plus intéressant dans la vie que "making money" ? A méditer.

MELIES

La Fureur du dragon (Bruce Lee, 1972, avec Bruce Lee, Chuck Norris)
Je n'avais jamais vu de film avec Bruce Lee. Il était temps de corriger cette lacune ! La semaine dernière, j'avais loupé la première partie de ce cycle Bruce Lee proposé par le Méliès. Je n'allais pas manquer à l'appel cette fois-ci encore ! C'est donc en toute curiosité que je suis venue voir ce film. Et je n'ai pas été déçue. Il a été tourné, avec les moyens du bord, dans la Rome de Fellini et autres. Imaginez, Bruce Lee arrivant à l'aéroport, avec un petit air angélique et, l'air de rien, sauvant, la veuve, l'orphelin et le serveur de restaurant. Et puis, ce film vaut le coup rien que pour son combat final, contre Chuck Norris, beaucoup plus jeune que dans la série débilo-bushophile Walker Texas ranger, mais tout aussi mal dégrossi. Arborant, qui plus est, une pilosité des plus monstrueuses que notre adorable Bruce, au plus fort du combat, arrache à pleine poignées du torse de son adversaire.

Le Jeu de la mort (Robert Clouse, 1978, avec Bruce Lee, Colleen Camp)
Ce film bordélique a été tourné 5 ans après la mort de Bruce Lee et pourtant, ô miracle du cinéma ! il figure au générique. Econome, le réalisateur utilise en effet des extraits de films de Bruce Lee pour une nouvelle histoire, mettant en scène un vrai-faux Bruce Lee dans son propre rôle. Les scènes rajoutées ont été tournées avec les doublures de l'acteur. Dans tous les cas, ce film, c'est vraiment n'importe quoi : les scènes on été, de toute évidence, montées n'importe comment, hors de toute progression linéaire, et sans qu'on y trouve une cohérence autre. On est vraiment en plein cinéma bis ! Autant dire que je me suis bien amusée.

18 juillet 2008

Changement de cap...

Aujourd'hui est une fin, aujourd'hui est un début.
Une lecture récente (et non encore achevée) m'a fait prendre conscience de mes difficultés à poursuivre ce blog dans la même veine... Et de mes envies pour l'avenir.
Ce livre est le Journal 1966-1974 de Jean-Patrick Manchette, qui est sorti récemment en librairie.





Pendant trente ans, cet écrivain que je ne connaissais, jusqu'à présent, que par ouïe dire, a tenu son journal. Pas forcément tous les jours, mais très régulièrement. Il y dévoile sa vie quotidienne, dans ses détails les plus insignifiants mais qui, finalement, sur la distance, font sens. Un puzzle se construit sous nos yeux. Au fur et à mesure, on découvre les difficultés qu'il y a à joindre les deux bouts quand on veut faire de l'écriture son gagne-pain, la concentration et l'efficacité dont il faut faire preuve pour mener de front une traduction, l'écriture d'un scénario, l'adaptation d'un roman, et puis son oeuvre personnelle qui seule, pourtant, permettra de sortir de la précarité. Au fil du texte, au fil de la vie de Manchette, se profile une époque, ses aspirations consuméristes et son appréhension de l'avenir. Une révolution point, Manchette en est convaincu, et il l'appelle de ses voeux, et elle l'effraie, car elle va à l'encontre de tout ce qu'il édifie, en ces jeunes années : un cocon douillet, pour sa femme et son fils.
Je n'ai pas encore fini de lire cet imposant volume, mais il m'émeut, et me donne envie de lire cet auteur.
Et puis d'écrire.
Et puis peut-être de changer de cap.
Pourquoi ne pas faire de cet espace un journal ?
Qu'il en soit ainsi.

17 juillet 2008

Ces ombres grises ou sépia.

"La photographie bénéficie d'un transfert de réalité de la chose sur sa reproduction. Le dessin le plus fidèle peut nous donner plus de renseignements sur le modèle, il ne possèdera jamais, en dépit de notre esprit critique, le pouvoir irrationnel de la photographie qui emporte notre croyance.
Ainsi la peinture n'est-elle plus du même coup qu'une technique inférieure de la ressemblance, un ersatz des procédés de reproduction. L'objectif seul nous donne de l'objet une image capable de "défouler", du fond de notre inconscient, ce besoin de substituer à l'objet mieux qu'un décalque approximatif : cet objet lui-même, mais libéré des contingences temporelles. L'image peut être floue, déformée, décolorée, sans valeur documentaire, elle procède par sa genèse de l'ontologie du modèle ; elle est le modèle. D'où le charme des photographies d'albums. Ces ombres grises ou sépia, fantomatiques, presque illisibles, ce ne sont plus les traditionnels portraits de famille, c'est la présence troublante de vies arrêtées dans leur durée, libérées de leur destin, non par les prestiges de l'art, mais par la vertu d'une mécanique impassible ; car la photographie ne crée pas, comme l'art, de l'éternité, elle embaume le temps, elle le soustrait seulement à sa propre corruption."

André Bazin, Qu'est-ce que le cinéma ?, chap. 1. Ontologie de l'image photographique.

25 mai 2008

Lycantrope.

Je suis un loup.
Un loup-garou, plus précisément.
Bon, un loup-garou un peu spécial. Mais les mythes sont des mythes, et moi, je suis bien réelle.
Donc, je suis un loup.
De temps en temps.
Ponctuellement.
Ma pleine lune à moi, c’est les miettes qu’on laisse négligemment tomber par terre, ou bien la sensation sourde d’une menace, ou bien que sais-je...
Parfois, je quitte ma condition humaine, et je deviens un loup.
Un loup féroce.
Sans scrupules.
Je cherche la gorge, sans hésiter.
Mes dents connaissent le chemin.
Le changement est fulgurant.
Et voilà, soudain, je suis un loup.
Une seconde avant, j’étais une amie, une amante, une sœur, une fille.
L’instant d’après, je suis une bête fauve.
Ma nuit à moi, c’est la peur. De l’autre, de ce qui me fait sortir de mon sillon.
Alors, je me débats. Je cris, je fulmine. Je souffre aussi.
En vain, sans espoir ni issue possible.
Les murs m’appellent cependant. Parce que je ne suis pas qu'un loup. Mon humanité sous-jacente subsiste, et appelle à l’aide. Alors, je heurte les murs, je cherche les trottoirs pour me jeter sous les roues.
Et puis je pleure.
Et puis je me réveille.
La lycantropie a un goût amer. J’ai la tête lourde, et je ne me remets de ma crise que le lendemain. Le sommeil et ses rêves doivent me laver de mes écarts à l'humanité.

01 avril 2008

Bar amniotique. Vibrato, Episode II.

Méditant cette réflexion, elle s’adosse à sa chaise, et regarde distraitement le plafond du café. Jauni, patiné par des années de fumées de cigarettes... Dorénavant, les fumeurs, éternels inquiets, doivent, dans une valse incertaine, se lever, au gré de leur dépendance, attraper qui son écharpe, qui sa doudoune, et se parquer comme des vaches devant les cafés pour fumer leur pauvre cigarette. Le barman, qui en ce moment-même, contemple un point indéterminé de la chaussée toute proche, lui a expliqué dernièrement, alors qu’elle venait régler sa consommation au comptoir, que le trottoir devant son établissement, qui mesure moins d’un mètre cinquante, est trop étroit pour y installer des tables à destination des fumeurs. Pensez-donc, lui dit-il, ils m’interdisent déjà d’y placer des cendriers sur pied, qui gêneraient la circulation des piétons… A d’autre ! Ou alors, il m’a été gentiment proposé d’en incruster dans la façade de mon café, qui est entièrement vitrée. Oups, le barman la regarde, intrigué. Regarder ailleurs, tout de suite…
L’atsmosphère est bien nette, ici, soupire-t-elle. Moins propice à l’écriture et au vague à l’âme qu’auparavant. Elle distingue dorénavant le moindre grain de poussière, la moindre miette de pain. Les gens aussi ont des contours plus définis, moins brumeux, ce qui n’est vraiment pas pour lui plaire.
Ce n’est pas qu’elle souffre personnellement de cette nouvelle réglementation. Elle ne fume pas. Mais elle aimait, dans sa chair, l’ambiance des cafés d’antan. Antan. L’année dernière, est-ce déjà antan ?
Quoi qu’il en soit, elle ne peut s’empêcher de revenir, encore et toujours, hanter les cafés, à Paris ou ailleurs. Ces lieux publics, ouverts à tous les vents, où apparaissent, signes ténus dans le brouhaha et l’agitation ambiants, les aspérités propres à un univers personnel. Un tableau, un bibelot, une certaine manière de disposer les verres au-dessus du comptoir, le soin apporté à la décoration… Tout nous parle de quelqu’un, mais de qui ? Nous sommes invités chez un quelconque quidam sans savoir précisément qui il est. L’absence au cœur de la présence. Voilà pourquoi elle aime les cafés. Dans ce lieu absent à lui-même, elle peut creuser son trou, s’aménager un petit espace à elle. Les tasses alignées, l’ordinateur soigneusement déposé au milieu de la table, les papiers éparpillés sur toute sa surface… Et puis les emballages de sucre chiffonnés, jouant aux funambules sur un coin de soucoupe, après avoir été méticuleusement déchirés en lamelles. Quelques grains de sucre s’en sont échappés. Vite ! Les balayer, ils pourraient endommager le portable.
Dans ce café, miroir d’un autre, elle peut exister, au vu et au su de tous. Se replier en elle-même, tout en se sentant invitée, admise chez un autre. En un autre ? Cette pensée psychanalyste la frappe de plein fouet. En un autre ? Aurait-elle besoin, pour se sentir pleinement exister, de se reposer dans un pseudo environnement amniotique, accueillant et maternel ? Toujours adossée à sa chaise, le regard perdu, flottant de la table au plafond, du plafond au serveur, elle sourit à cette pensée. Mais dans le même temps, cette histoire de « vibrato » continue de la tracasser.

31 mars 2008

Vibrato, Episode I.

Vibrato.

Noir / blanc / noir.
Ombre / lumière / ombre.
Nuit / jour / nuit.
Chercher la définition de ce mot dans un dictionnaire…

« vibrato n. m.

Définition :
Mode d'exécution d'un son prolongé, qui consiste à faire varier périodiquement, mais de façon quasi imperceptible, sa hauteur (par déplacement du doigt pour les instruments à cordes, par pression des lèvres pour les instruments à vent).
Légère et rapide fluctuation dans la hauteur d'une note, pratiquée dans le jeu des instruments à archet par un mouvement d'oscillation. »

Une ondulation entre deux réalités, deux plans.
Un tremblement, une fragilité qui mènent ailleurs.
Ses doigts pianotent légèrement, souplement, sur le clavier. Si vite qu’elle les voit à peine. Des esquisses de doigts, flous, sans contours définis, qui vivent d’une vie propre, logique mais étrangère. En transe, ils tracent à l’écran une géométrie implacable, décident, planifient l’écriture qu’elle ne fait que subir, à demi là seulement. Elle tressaille, les doigts s’interrompent, la questionnent, tentent une reprise d’activité, puis s’immobilisent, en suspension.
Alors, lentement, avec conviction, elle s’étire… Ses doigts se tendent progressivement, puis elle s’arcboute, grimaçante, les yeux toujours fixés sur l’ordinateur. Quelques secondes passent. Elle sort de sa transe.
Ses yeux se fixent sur un point, à l’autre bout du café : les bruits environnants la touchent à nouveau. La lumière joue sur ses mains brandies. Elle regarde sa tasse. Vide.
Vibrato.
Elle commande du café.
Qu’écrire ? En levant la main pour alerter le serveur, elle répète cette question, doucement, du bout des lèvres, pour elle-même.
Qu’écrire ?
Elle se lève brièvement, s’ébroue et se rassoit. Le café est déjà là. Elle remarque à peine le serveur, lui dit un mot gentil en souriant largement. Réflexe auto-conditionné. Et porte la tasse à ses lèvres. Blanche, comme il se doit. Le café est le symbole, pour elle de la finitude de l’existence. Petit, corsé, fugace… Elle se gargarise de son arôme, le fait claquer sur sa langue, comme un bon vin. Le bruit la rassérène. Son haleine retrouve sa normalité caféinée. Le goût fort, franc, envahit sa bouche. Pour une heure, tout au plus, mais c’est déjà ça de gagné sur la pourriture. Dans une heure, elle sentira le cadavre. Mais elle n’aime pas se trimballer avec brosse à dents et tout le toutim. Alors, rebelote, le café. Ce rituel, répété d’heure en heure, rythme sa journée, la ponctue de petits moments où elle fait peau neuve, front et nez plissés, appliquée, toute à son breuvage. Mieux que les pastilles contre la mauvaise haleine. Au fur et à mesure, les heures s’égrènent, les tasses s’alignent sur la table du café. Ses mains sont de moins en moins souples et légères. Elles se font sèches, saccadées. Lorsque les doigts se resserrent sur la tasse fine, leur tremblement ride la surface du liquide noir et opaque. Vibrato…
Au rythme de ses doigts hésitants.
Au rythme de son cœur qui tangue.
Au rythme des cafés qu’elle avale.
Vibrato.
Elle ne cesse de se répéter ce mot, lu dans la prose d’une amie mélomane. Oui. Vibrato. Ce mot résume assez bien son « état ». Si tant est que l’absence de stabilité puisse être un état.