04 février 2011

Si on chante, si on chante, c'est qu'on est debout !

Si on chante, si on chante, c’est qu’on est debout !
Le patronat déchante,
Mettons-le à genoux.


L’homme marche à reculons en tête du cortège.
Nous le regardons, suivant le rythme de sa voix, suivant le rythme de son pas.
Hypnose.
Oubli de toute retenue.
Je chante, les larmes aux yeux.

Paris est clair aujourd’hui.
Nous marchons vers le Sénat.
Vers l’objet de notre colère.

Je suis au bord de l’épuisement. Lorsque nous arrivons au Sénat, je sais que je n’irai pas beaucoup plus loin. Je m’assois, et regarde autour de moi.
Devant le bâtiment, un cordon dense de CRS. Mines définitives, compactes.
Nous restons un moment, là, tout simplement, à discuter, à sourire, à adresser des regards en coin aux flics. Le temps passe, paresseusement. Je me sens bien, en harmonie avec mes collègues.

Quand soudain, un mot d’ordre arrive.
Rejoindre les étudiants à Denfert-Rochereau.
Je pense, nous pensons qu’il ne faut pas partir. Les étudiants veulent atteindre le Sénat, et nous y sommes déjà. Mais nous ne pouvons tenir la place à nous seuls !!!
Donc nous suivons le mouvement.

Si on chante, si on chante, c’est qu’on est debout…
Le patronat déchante…
Mettons-le à genoux…


Mon dos me fait souffrir.
Mon pas se fait automate.
Une. Deux. Une. Deux.
Je ne sais pas où je vais.
Je suis le mouvement.
Une. Deux. Une. Deux.
Je m’endors vaguement.
Je me vois passer, juste avant d’arriver à Denfert, entre deux rangées de camions de CRS, longés par des hommes en armures. Chevaliers d’opérette.
La colère me réveille.
En armures ???
Je relève la tête, et entre dans le canyon la tête haute, un sourire féroce aux lèvres.

Si on chante, si on chante, c’est qu’on est debout !

A Denfert, nous nous éparpillons, en attendant les étudiants.
Je sens un nœud se former en moi.
Des hommes rôdent dans la foule.
Certains portent des oreillettes, d’autres non.
Mais on les reconnaît.
Casques de moto.
Air affairé.
Pressés.

Les étudiants arrivent.
Un mot d’ordre, brutal, circule : dispersion, dispersion !
Il ne vient pas de nous, mais de la police.
Les étudiants s’engouffrent dans un boulevard bouché par des camions de CRS.
Nous les suivons.
Des gens courent vers le barrage.
Qui est qui ?
Difficile de le dire.
Nous observons, loin en arrière.

Lorsque nous nous retournons vers la place, il est trop tard.


Si on chante…

Une ligne d’hommes en armures. Immenses. Ils ne nous veulent pas du bien, nous le voyons sur leurs visages, au fur et à mesure que nous les approchons. Nous marchons vite, collées les unes contre les autres. Je crois même que nous nous tenons la main.
A l’angle de la place, juste au bord du cordon, un fleuriste. Nous nous plaquons contre sa vitrine, terrorisées.
Deux jeunes filles sont là, près de nous. Elles ont peur, poussent. Je leur dis de respirer un grand coup, de marcher lentement, qu’on va toutes sortir de là. Que tout va bien.
Je me trompe, peut-être…
Nous parvenons finalement à sortir de ce traquenard, les unes derrière les autres.
Mais les jeunes ne passent pas.
Seuls les adultes peuvent sortir… ?
Je ne comprends pas.
Je ne comprends pas.
Mater par la terreur.

Si…

Nous nous éloignons prudemment. Mon cœur bat fort, ne s’arrête plus de battre fort. Des larmes de colère brûlent mes yeux.
Je bois cul sec un verre de je ne sais quoi. Tournée générale, on en a bien besoin.
Nous observons la scène, impuissantes.
Certains crient : libérez nos camarades !
Je suis au bord de l’hystérie.

Et puis, je regarde autour de moi.
J’ai peur.
Il n'y a pratiquement plus de manifestants sur la place.
Des motards courent en tous sens, tout autour de nous.
Nous sommes isolées, vulnérables.
Un homme, croisé plus tôt, sur le boulevard, vient nous retrouver, essouflé.
Il s’est enfui en passant par un immeuble, et a dû sauter par-dessus une palissade pour gagner la place. J’écoute faiblement son récit. Il nous demande un badge. Une de nous le lui donne.
Je ne me sens pas tranquille.
Il me demande qui je suis.
Ma sirène interne se met à hurler.
J’ai peur.
Vite. Fuir.
Je vois, distinctement, un motard entrer dans une sanisette, visiblement transformée en QG.
Mais où suis-je ?
En France ?
Toujours ?

Alors, je fais demi-tour sur moi-même, entraînant une collègue dans mon sillage.
Nous nous exhortons au calme, traversons la place. Une issue, vite ! Nous nous heurtons à des murs invisibles. Partout, des barrages. Finalement, nous trouvons un passage, et bifurquons doucement dans sa direction. Ne regardons pas derrière nous. Peut-être le soit-disant acrobate nous suit-il. Nous longeons le mur, nous fondons en lui, tête basse, épaules voûtées, toutes modestie, toutes innocence.

Lorsque nous reprenons notre souffle, nous sommes passées…
Nous croisons une femme avec son enfant, je leur dis de faire demi-tour.

A la bouche du métro, nous nous séparons.
J’entre dans un café, et je regarde autour de moi.
Rien ne permet de deviner ce qui se passe 300 mètres plus loin.
Les voitures circulent, les passants vivent leur vie. Le seul indice visible de ce que nous venons de vivre est le fourgon de police qui barre l’avenue. Tout seul, innofensif, fragile. Gardé par une femme.

Que sont devenus les autres ? Je n’ai aucun numéro de téléphone…
J’attends une demi-heure, personne ne vient.
Alors je rentre chez moi. Attendre demain.
Plus j’avance, plus la colère monte en moi. J’étouffe de colère. Littéralement. Je bouillonne.

Et je chante. Pour moi. A tue-tête.

SI ON CHANTE, SI ON CHANTE, C’EST QU’ON EST DEBOUT !
LE PATRONAT DECHANTE, METTONS-LE A GENOUX !

1 rebond(s):

Poivert a dit…

Pour en savoir plus, aller voir là :

Indymédia, 22 octobre 2010.
http://paris.indymedia.org/spip.php?article3681